Petit aparté non technique pour ce billet. Je voudrais dénoncer une machination (sournoise, comme il se doit) dont je suis la victime, ainsi que probablement des milliers ou des millions d'autres comme moi. Faute de mieux, je l'appelle la conspiration des Figolu. Et je l'énonce sous la forme d'un principe, démontré empiriquement par mon pifomètre le plus précis : tout supermarché vendant un produit un tant soit peu particulier fait les plus grands efforts pour vous décourager de l'acheter.
N'importe quoi, dites-vous. Eh bin tentez donc l'expérience, et allez dans votre supermarché Croisement ou Aupré pour y chercher un paquet de Figolu. Un bête paquet de biscuits sablés fourrés à la pâte de figues, que c'est vachement bon et dont j'aime bien me goinfrer à l'occasion. Peut-être que c'est juste dans la grande surface où j'ai mes habitudes, mais ils ne sont jamais à la même place deux fois d'affilée. J'ai consciencieusement mémorisé leur emplacement d'une semaine sur l'autre pendant dix semaines, et ils ont toujours été déplacés. D'un bout à l'autre du rayon, dans le rayon d'à côté, sur les étagères les plus hautes et inaccessibles à mes dimensions réduites, ou, plus fréquemment, dans les recoins les plus sombres de l'étagère la plus basse, celle que personne ne voit. Et bien entendu, il n'est pas rare que l'étagère consacrée, une fois qu'on l'a trouvée, soit « momentanément » vide.
Curieusement, ça ne s'applique pas à tous les biscuits. Certains restent bien sagement à leur place en dépit des réorganisations de rayons. Mais jamais les Figolu. Pourquoi ? Mystère.
Enfin, mystère, pas tant que ça, quand on met ça en relation avec la conspiration des marques « maison » (désolé, je n'ai pas trouvé de nom plus explicite, mais à mon avis ce n'est qu'une autre facette de la conspiration des Figolu de toute façon). Ça aussi, c'est d'une fourberie sans limite, mais on peut s'en prémunir en étant un peu attentif, le déroulement de l'opération suivant un cheminement bien rodé.
- D'abord, un produit cesse de se balader partout. Ça peut être un paquet de yaourts, un shampooing, un jus de fruits, peu importe, mais si on s'aperçoit qu'il n'a pas changé de place pendant quelques semaines, c'est louche. Peut-être que le magasin a juste stabilisé son organisation des rayonnages, mais ouvrez l'œil, car la deuxième phase va bientôt subvenir.
- Le paquet de yaourts se remet à bouger, mais insensiblement, et vers un emplacement proéminent. Il ne saute plus d'un bout à l'autre du rayon, mais il se déplace d'un demi-mètre par semaine vers le coin le plus éclairé et le plus visible. Il va même souvent occuper plusieurs étagères, toutes plus ou moins au niveau des yeux, de sorte qu'on va le trouver sans peine, sans réfléchir. Là, c'est sûr, la machination est en marche.
- Suit une période insidieuse, de durée variable, où le produit est bien en place, bien visible, bien en-deçà du seuil où il faut allumer son cerveau pour le trouver. Ne vous endormez pas, car va bientôt surgir…
- …la phase la plus fourbe : votre produit est subitement relégué à une sombre sous-étagère du rayon d'en face, et remplacé par un produit similaire, avec un emballage très proche visuellement, même couleurs même police de caractères même texte ou presque. Crac, votre main se tend, prend le paquet de yaourts et le met dans le panier (ou le chariot). Et vous avez perdu, victime d'une micro-manipulation. Et si par un coup de chance votre cerveau n'est pas complètement reptilien à ce moment précis, et que dans une étincelle de vivacité vous vérifiez un truc, vous pouvez être certains que les dates de péremption sont encore loin, contrairement à celles de votre yaourt réellement préféré (s'il n'est pas momentanément indisponible), qui curieusement périme dans moins de temps qu'il n'en faut pour le manger même en respectant les recommandations des nutritionnistes yaourtiers. Ainsi rasséréné, votre cerveau se rendort avec la satisfaction du devoir accompli ha ha ils m'auront pas cette fois, et crac le yaourt de l'infâmie se retrouve dans le panier.
Si c'est pas vil et fourbe et limite malhonnête ça, je sais pas ce qui l'est. Bien sûr, ça ne marche pas pour tout : seulement les trucs génériques, que la marque maison peut reproduire. Pour les autres, c'est selon le profil : le Nutella (dont j'aime à me goinfrer de temps en temps aussi), pas de problème, il reste en place, et ses clones resteront respectueusement au-dessus ou à côté. Mais pour les trucs un tant soit peu exotiques (et les Figolu, c'est quand même pas du grand exotisme), pas question. Si on ne peut pas vendre du clone de Figolu parce qu'on n'en fait pas, il faut décourager le pauvre figolophile de ses manies ingénues et le ramener dans le droit chemin des biscuits génériques qu'on sait copier.
Je ne sais pas ce que font les autorités, mais je trouve que les opérations en faveur du pouvoir d'achat dont on nous rebat les oreilles devraient inclure la lutte pour le pouvoir d'acheter des Figolu.
Et je vous parle même pas de Ricqlès. Ça c'est devenu (presque) introuvable.