Raphaël présente sa vision du modèle économique du logiciel libre, et sa manière d'en vivre. Comme je suis moi-même indépendant en informatique libre, je vais exposer mes réflexions en réponse, y'a pas de raison.
D'abord, une remarque : Raphaël parle de financer le logiciel libre. C'est une optique fort louable, mais en l'état actuel des choses je ne sais pas si c'est faisable. Je sais en revanche qu'on peut financer les développeurs de logiciel libre, et c'est de mon expérience dans ce domaine (plus restreint) que je parlerai ici.
Je confirme que la prestation de services auprès des professionnels est probablement la manière la plus simple de vivre du libre ou d'arrondir ses fins de mois avec. On choisira son statut en fonction : Raphaël a tout de suite monté une SARL (parce qu'il avait déjà de quoi travailler régulièrement avec) ; quant à moi, qui ai commencé à temps partiel, j'ai opté pour l'entreprise individuelle, dont le statut extrêmement simplifié est tout-à-fait adapté à une activité annexe. Comme lui, je n'ai pas encore eu à travailler sur des améliorations portant spécifiquement sur Debian ; je veux croire que la qualité de Debian est perçue comme suffisante par les entreprises, et que peut-être les consultants ou SSLL spécialisés dans d'autres distributions n'ont pas le même point de vue (bouh le vilain troll). En revanche, lorsque je développe pour des clients des améliorations de Gforge, ces améliorations (plugins ou correctifs) atterrissent systématiquement dans les nouvelles versions de Gforge.
Pour compléter cette partie « prestations de services », une remarque : il me trotte toujours dans la tête que le marché des services aux particuliers reste à occuper. On trouve nombre de boutiques de « dépannage PC » qui n'ont jamais entendu parler de Linux, et qui entretiennent le mythe qu'un ordinateur c'est forcément sous Windows (ou Mac OS pour les riches excentriques). Avec un peu de chance, les déboires de Vista et l'arrivée de logiciels libres sur les bureaux des entreprises vont déborder sur la clientèle des particuliers, et ces gens auront, comme les autres, besoin qu'on les forme, qu'on les aide à migrer leurs données depuis les applications antérieures vers leurs équivalents libres, etc. J'ajouterais bien « et qu'on répare leurs ordinateurs lorsqu'ils ont corrompu leur système », mais j'ai tendance à croire que cette situation est moins fréquente sur les systèmes d'exploitations libres modernes. Quoi qu'il en soit, je pense que ce marché est amené à se développer. L'inconvénient est que la clientèle des particuliers est notoirement difficile à approcher, et que cette activité ne deviendrait rentable qu'avec un grand nombre de clients.
Je passe sur la publicité, Tuxicoman exprime mes pensées mieux que je ne saurais le faire (pub = beurk).
L'hébergement de service en ligne me semble rejoindre la problématique du service aux particuliers : ce n'est viable qu'à grande échelle, avec beaucoup de clients payant chacun une petite somme (puisque le logiciel hébergé étant libre, n'importe qui peut proposer un hébergement moins cher que moi si je fixe le tarif trop haut). Beaucoup de clients, donc beaucoup de risques de problèmes, donc beaucoup de temps passé en maintenance et peu en développement. Pourquoi pas, mais c'est beaucoup de soucis pour un gain incertain.
Les fans et les donations sont une voie à laquelle je n'ai pas vraiment réfléchi (je jette de temps en temps un coup d'œil au « AJ Market » d'Anthony Towns, ça me dissuade généralement de trop y réfléchir). J'ai bien une liste de Noël permanente, mais je la considère principalement comme une liste de courses personnelle, avec de temps en temps une bonne surprise dans la boîte aux lettres ; et je pense qu'un individu peut difficilement espérer subvenir à une fraction significative de ses besoins avec des dons. À moins de les susciter par une quantité énorme de travail et de sollicitations, mais en général le développeur a plutôt tendance à préférer se focaliser sur le développement.
Étonnamment, Raphaël passe sous silence la rédaction et la participations à des livres. C'est pourtant à mon avis une option à ne pas négliger. J'ai participé à plusieurs ouvrages, en tant que relecteur sur les deux premières éditions de son Cahier de l'admin Debian (j'ai même été promu co-auteur pour la troisième édition, en cours), en tant que co-traducteur (avec Raphaël encore) du Debian, Administration et configuration avancée de Martin Krafft, et j'ai même fait (tout seul, cette fois) la relecture sur le Ubuntu Efficace de Lionel Dricot. Je pense que cette activité est assez intéressante pour qui veut gagner un peu d'argent grâce à son expertise accumulée sur le logiciel libre. Les sommes en jeu sont loin d'être suffisantes pour en vivre, et les charges de travail peuvent être conséquentes (notamment au moment du bouclage), mais les investissements matériels requis sont mineurs, la valeur ajoutée étant exclusivement située dans l'expertise de l'auteur sur le domaine concerné et dans sa capacité à la faire passer par écrit. Il « suffit » donc de convaincre un éditeur du bien fondé de publier un ouvrage, et de se mettre au boulot. Évidemment, ce n'est possible que si on a déjà une certaine réputation dans le domaine concerné (les éditeurs ne publient pas n'importe quoi ni n'importe qui, et essaient de garantir un haut niveau de qualité dans leurs publications), mais c'est bien de ça qu'il s'agit, non ?
Pour terminer, les « critères de succès » évoqués par Raphaël me semblent raisonnables si on garde à l'esprit qu'on cherche une solution de financement collectif (et non individuel, comme c'est mon cas) et durable. Comme je vois à peu près où il veut en venir (les plans secrets de conquête du monde, ça me connaît), je pense que cela peut aboutir à un autre système de financement (ou d'encouragement pécunier) pour les développeurs de libre. Reste à voir ce que ça va donner concrètement.
J'en profite pour sonder le terrain : on me demande parfois comment ça se passe concrètement pour se mettre à son compte. Donc je me tâte pour décrire le processus dans un billet (ou une série de billets), mais avant de me lancer j'aimerais confirmation que ça intéresserait du monde. Sinon, ça attendra. (Mise à jour : Plusieurs personnes m'ont dit être intéressées, donc je vais le faire, promis. Reste à voir quand.)