Le weblog entièrement nu

Roland, entièrement nu... de temps en temps.

Et pourquoi non ?

J'ai voté « non » au référendum du 29 mai 2005.

Voilà, maintenant que c'est dit, je suppose que je rentre dans la catégorie des salauds qui font rien qu'à embêter l'Europe, et en tant que tel je me fais vilipender sur la blogosphère. J'aimerais réagir. Je pense avoir voté contre le traité pour de bonnes raisons, et je suis déçu (et vexé) qu'on m'assimile à ceux qui ont voté contre pour de mauvaises raisons.

Non, je ne suis pas xénophobe. Je ne vois aucune raison pour qu'un Français ait plus qu'un non-Français le droit au respect, au travail, à l'éducation, à la santé et à la sécurité. Ou un Européen plus qu'un non-Européen, d'ailleurs. En ce sens, je suis pour la construction européenne, qui tend à éroder ces discriminations que je considère injustifiées, et le TECE était positif à mon avis sur ce sujet.

Non, je n'ai pas voté contre des personnes. Giscard ? J'étais à peine né qu'il n'était déjà plus président. Chirac ? Je n'ai pas d'affinité particulière avec lui, mais il a eu l'honnêteté (ou la prévoyance) de ne pas mettre sa tête sur le billot, en formulant la question de manière neutre. Dans mes souvenirs, au moment de Maastricht, la question était posée de manière plus ambiguë. Je ne pense pas avoir été influencé par ces facteurs dans mon vote.

Non, je n'ai pas voté pour censurer le gouvernement. J'arrive encore à faire la différence entre un gouvernement et un traité européen, merci. En passant, je ne comprends pas bien le lien causal entre le résultat d'un référendum et la démission d'un gouvernement, d'ailleurs.

Non, je n'ai pas été influencé par les vociférations de la campagne. Pas de télévision, pas de journaux, et ma radio c'est FIP. Comment donc ai-je pris ma décision ? La réponse au prochain paragraphe.

Non, je n'ai pas trouvé le texte illisible, ou trop complexe, ou trop jargonneux technocratique. Oui, je l'ai lu. Pas en entier (je ne nierai pas qu'il est long), mais avec attention et en prenant des notes et en réfléchissant à ce que je lisais.

Non, je n'ai pas entendu que des arguments pour le non, ni que des arguments pour le oui.

Non, je n'ai pas exprimé ma rebellion.

Pourquoi donc ai-je voté « non » ? Parce qu'on m'a demandé mon avis sur un texte. J'ai lu ce texte, je lui ai trouvé des points positifs et des points négatifs. J'ai réfléchi aux conséquences de chacun des deux votes. Et j'ai choisi de rendre un avis négatif.

Les considérations sociales qui sont mentionnées dans le texte (I-3 §3), c'est positif, mais ça n'a rien à faire dans une constitution. Pour moi, ça tient de la loi-cadre. De même, l'inscription dans le marbre d'un type de politique économique (la fameuse concurrence libre et non faussée, qu'on rencontre pour la première fois en I-3 §2), qu'on soit pour ou contre cette concurrence, ça n'a rien à faire là. Et « Les États membres s'engagent à améliorer progressivement leurs capacités militaires » (I-41 §3), non seulement ça n'a rien à faire là, mais en plus ça me contrarie fortement, notamment au vu de I-2 §1 « L'Union à pour but de promouvoir la paix [...] ».

Le Parlement qui n'a pas le droit à l'initiative quand il s'agit de proposer des actes législatifs (I-26 §2), ça m'ennuie fortement. Surtout quand la Commission ne peut que se voir « inviter » à soumettre une proposition au Parlement (I-47 §4). Cela dit, je reconnais que son droit de rejeter les propositions de la Commission est important.

« La propriété intellectuelle est protégée » (II-77 §2), formulé tel quel, ça me gêne aux entournures. L'expression « propriété intellectuelle », déjà, en plus d'aller à l'encontre de mes convictions, a déjà été dénoncée comme amalgame trompeur. Et au vu de la tendance de ce début de siècle, notamment dans une Europe soumise à des influences nord-américaines, je crains que cet alinéa n'ait été formulé et inséré tel quel sous la pression de groupes d'intérêt industriels allant régulièrement à l'encontre de mes intérêts de consommateur, d'individu et de citoyen.

Globalement, ce texte est plein de bonnes intentions (la partie II est presque intégralement positive à mon sens), mais aussi plein de mesures qui n'ont rien à faire dans une constitution (une bonne partie de la partie III), indépendamment du fait que je sois d'accord ou non avec ces mesures. Étant donné l'avancée indéniable qu'il constitue par rapport à l'existant, j'aurais pu me laisser convaincre de voter pour, en considérant que c'est un pas en avant.

Mon problème principal avec ce texte, du coup, celui qui me fait donner un avis défavorable, est que je refuse de faire un pas en avant si c'est le dernier. Déjà que je ne le trouve pas entièrement positif, si en plus accepter ce texte signifie que les reculades et les points négatifs sont là pour durer, je ne peux pas fermer les yeux.

Je fais bien évidemment référence aux articles IV-443 à IV-446, qui disent (pour simplifier) que le traité est en l'état à durée indéterminée, et qu'il ne peux être révisé qu'à l'unanimité des états membres. Mes principaux griefs avec ce texte sont que certaines parties n'ont rien à y faire, et que j'ai des objections sur d'autres parties. Je suis persuadé que les rédacteurs du traité, qui sont vraisemblablement des politiciens et des juristes qui connaissent leur affaire, ont durement réfléchi avant de choisir de placer chacune de ces parties dans une constitution. En d'autres termes, chaque article est sous-tendu par une volonté délibérée. Si ce traité entre en vigueur, c'est-à-dire si l'unanimité des états membres va dans son sens, comment imaginer que l'unanimité sera de nouveau réunie dans le futur pour en abroger une section ? Il ne s'agit pas ici d'un simple traité spécifiant une union économique ou douanière, qu'on peut rendre obsolète par un autre traité, il s'agit d'une constitution qu'on ne peut amender que dans son propre cadre (ou par une bonne vieille révolution des familles, mais c'est passé de mode depuis plusieurs dizaines d'années). Autrement dit, et pour faire genre je suis cultivé : Hitherto shalt thou come, but no further (Job 38:11, cité dans Da Vinci Code). Jusqu'ici, mais pas plus loin.

L'Europe doit progresser. Pas à pas. Un pas en avant, même boiteux, je suis pour. Un pas dans un bloc de béton en cours de prise, je suis contre. Je veux pouvoir faire un pas, puis un autre, puis un autre encore. Peu importe que le premier soit petit ou grand, pourvu qu'il y en ait d'autres.

On m'a demandé mon avis, je l'ai donné : c'était un avis défavorable. C'était une décision raisonnée, que j'estime mue plus par la volonté de progrès et l'espoir que par la peur, l'immobilisme et le rejet des autres. Je comprends la déception des personnes d'avis contraire, voire leur amertume. La colère et le mépris, ça me vexe un peu. L'amalgame nationalofrontiste, ça me hérisse. Il y a certainement des tas de gens qui ont voté ce qu'ils ont voté pour de très mauvaises raisons, dans chacun des deux « camps ». J'aimerais juste rappeler que, dans chacun des deux camps, il y a aussi des tas de gens qui ont pris une décision raisonnée et motivée par le texte lui-même. La blogosphère semble avoir tendance à l'oublier.

Et sur ces bonnes paroles, je retourne à mes activités libres de citoyen libre. Si commentaires il y a, je ne les censurerai pas sur leur contenu, mais les insultes éventuelles seront vraisemblablement filtrées.

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